À Lisors, dans l’Eure, les ruines de l’abbaye de Mortemer dressent leurs murs de pierre au milieu de la végétation. De l’ancienne abbatiale ne subsistent plus que quelques travées, arcades et pignons. Tout près, le grand logis des moines, lieu de vie de la communauté au XVIIᵉ siècle, a été en partie restauré. Un moulin et un colombier ont également traversé les siècles. Les anciens bâtiments du monastère, organisés autour du cloître, ont presque entièrement disparu.
Fondée au XIIᵉ siècle et classée monument historique depuis 1966, l’abbaye de Mortemer appartient à l’histoire. Elle a aussi forgé sa légende autour des apparitions de la Dame blanche, associée à Mathilde, qui aurait été cloîtrée de force dans l’abbaye, des fantômes des moines massacrés durant la Révolution et d’autres manifestations inexpliquées.
Dans ce paysage boisé, traversé par un ruisseau et bordé d’étangs, Mortemer est aujourd’hui considérée comme l’un des lieux les plus hantés de France, l’abbaye de tous les mystères…
De la grandeur cistercienne aux ruines de l’abbaye de Mortemer
En 1134, Henri Iᵉʳ Beauclerc, roi d’Angleterre et duc de Normandie, fonde une communauté de moines dans le vallon du Fouillebroc, où des bénédictins étaient déjà présents. Trois ans plus tard, en 1137, celle-ci rejoint l’ordre cistercien sous l’autorité de l’abbaye d’Ourscamp. Mortemer devient ainsi la première abbaye cistercienne de Normandie.
L’abbaye se développe rapidement grâce au soutien du roi et des grandes familles normandes. Henri Iᵉʳ cède des terres, tandis que plusieurs seigneurs multiplient les donations. Sa fille, Mathilde l’Emperesse, participe à la construction de l’église abbatiale et finance deux hôtelleries destinées aux visiteurs du monastère.
Les moines cultivent les terres et exploitent les bois de la région, mais la vie de l’abbaye s’organise aussi autour de l’eau. Les étangs du Fouillebroc servent à l’élevage des poissons et font tourner le moulin. Aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, Mortemer prospère.
À partir de 1543, l’abbaye entre dans une période de déclin. Peu à peu, la vie monastique s’étiole et les bâtiments, moins entretenus, se dégradent.
Saccagée durant la Révolution, l’abbaye voit son destin basculer. En 1792, alors que la Normandie connaît une grave disette, les quatre derniers moines de Mortemer, accusés de dissimuler des réserves de grain, auraient été sauvagement assassinés dans le cellier de l’abbaye.
Le domaine est ensuite vendu comme bien national à différents propriétaires jusqu'en 1965. Ses acquéreurs successifs, dont un certain Carpentier en 1808, exploitent les bâtiments comme carrière. Les pierres de taille sont récupérées puis revendues. Au début du XIXᵉ siècle, ce pillage de matériaux laisse en ruine la quasi-totalité des bâtiments de l’abbaye.
Classée monument historique en 1966, l’abbaye est finalement acquise en 1985 par une association, qui restaure le site et l’ouvre au public. Le grand logis du XVIIᵉ siècle devient un lieu de visite, avec un musée de l’abbaye et un espace consacré aux légendes et aux fantômes, à commencer par la légende de la Dame blanche.
Quand la légende de Mathilde réveille les fantômes de l’abbaye
Mathilde l’Impératrice naît en 1102. Petite-fille de Guillaume le Conquérant, elle est la fille d’Henri Iᵉʳ d’Angleterre, qui règne de 1100 à 1135. À l’âge de onze ans, elle épouse l’empereur Henri V du Saint-Empire et conserve, après sa mort en 1125, le titre d’impératrice. Veuve à seulement vingt-trois ans, elle revient auprès de son père en Normandie avant d’épouser, en secondes noces, Geoffroi Plantagenêt, comte d’Anjou, en 1128. De cette union naît Henri, futur Henri II d’Angleterre.
À son tour, Mathilde poursuit l’œuvre de son père, Henri Iᵉʳ, fondateur et premier bienfaiteur de l’abbaye. Elle contribue à la construction de l’église et finance deux hôtelleries destinées aux hôtes du monastère.
Ce lien familial avec Mortemer aurait pu rester anecdotique. Mais c’était sans compter sur les détours de l’histoire et les caprices de la légende…
Le récit populaire raconte que son père, excédé par ses prétendues frasques, l’aurait condamnée à vivre recluse dans l’abbaye pendant les cinq années précédant son remariage. Une épreuve dont elle ne se serait jamais remise, au point de hanter pour l’éternité les ruines de ses anciennes geôles.
Mathilde, la Dame blanche de Mortemer
Toute la légende de la Dame blanche repose sur cette captivité supposée, située entre 1123 et 1128, durant le séjour de Mathilde auprès de son père en Normandie. Les historiens contestent toutefois cette version en raison d’une contradiction chronologique majeure : Henri Iᵉʳ ne fonde l’abbaye de Mortemer qu’en 1134 et meurt le 1ᵉʳ décembre 1135. Il n’aurait donc disposé que d’une seule année pour y faire enfermer sa fille.
Enfin, aucun texte médiéval ne mentionne une captivité de Mathilde à Mortemer. Si certains estiment qu’Henri Iᵉʳ aurait pu l’assigner à résidence dans l’un de ses domaines normands, notamment dans la forêt de Lyons, aucun document connu ne permet aujourd’hui d’étayer cette hypothèse.
Quoi qu’il en soit, c’est cette Mathilde qui serait devenue la Dame blanche de Mortemer. On raconte qu’elle se manifeste près des étangs ou dans les ruines de l’abbaye, principalement les nuits de pleine lune, surtout au mois d’août. Son apparition annoncerait un heureux événement lorsqu’elle porte des gants blancs, mais une mort prochaine lorsqu’elle est gantée de noir. Celle qui passa sa vie à revendiquer un trône sans jamais parvenir à le conquérir aurait ainsi trouvé son royaume post mortem.
Les moines fantômes
À Mortemer, la Dame blanche ne serait pas le seul spectre à hanter les lieux. Parmi les autres apparitions figureraient les quatre moines qui auraient été massacrés en 1792.
Selon G.-Tracy, un moinillon d’une quinzaine d’années aurait survécu au massacre. Devenu plus tard l’abbé Desmancheau, il serait à l’origine des histoires qui, peu à peu, ont nourri la légende des fantômes de l’abbaye. Doté d’un sacré coup de fourchette et d’un verbe facile, l’ecclésiastique, régulièrement convié aux bonnes tables de la région, captivait ses hôtes par ses récits mystérieux de Mortemer. Et, de table en table, la légende se propagea… À l’époque, il était fortement déconseillé de tenter le diable lorsque sonnaient les douze coups de minuit… Deux siècles plus tard, les silhouettes des moines martyrs apparaîtraient encore dans les bois et aux abords du domaine.
Les premiers propriétaires du domaine auraient aperçu, à plusieurs reprises, les silhouettes fantomatiques des moines se dirigeant vers l’abbaye à l’heure des matines. Leur passage aurait été accompagné du tintement sourd d’une cloche et des aboiements des chiens.
Lors de la Première Guerre mondiale, des soldats britanniques cantonnés sur le site auraient, eux aussi, été témoins des déambulations furtives des fantômes des quatre moines entre le cellier et le pigeonnier.
Des propriétaires face aux hantises de Mortemer
Quelques années plus tard, les Delarue, une famille de Parisiens tombée sous le charme de l'endroit, auraient élu domicile dans l’abbaye. Leur tranquillité aurait cependant été rapidement troublée par une atmosphère oppressante, des bruits de pas lourds venus de nulle part, des tableaux déplacés et des portes s’ouvrant d’elles-mêmes. Face à ces phénomènes, ils auraient fait appel à un exorciste avant de fuir l’abbaye en 1921. D’autres rites d’exorcisme se seraient ensuite succédé au fil des années.
En 1965, le dernier propriétaire finit par quitter les lieux après plusieurs nuits d’effroi. Tout comme la famille de Parisiens venue s’y installer une quarantaine d'années plus tôt, il aurait été confronté à des phénomènes inexpliqués, au point de se résoudre à abandonner l’abbaye.
La Dame blanche photographiée à Mortemer
En 1994, lors d’une visite de l’abbaye cistercienne, une journaliste qui ignorait tout de la légende de la Dame blanche de Mortemer prit une série de clichés du site. Une fois les photographies développées, l’une d’elles révéla une étrange silhouette à l’apparence humaine, lumineuse, vaporeuse et comme drapée d’un voile.
Analysé en laboratoire, le cliché n’aurait donné lieu à aucune explication jugée satisfaisante. Certains y auraient reconnu Mathilde, accompagnée d’une chouette posée sur son épaule.
Les témoignages du personnel de l'abbaye
En 2023, dans le cadre de la série documentaire intitulée « Lieux hantés, légendes et phénomènes paranormaux en Normandie », Louise, guide de l’abbaye, déclarait à France 3 Normandie qu’elle ne s’y sentait « jamais vraiment seule » et revenait sur l’expérience troublante d’une ancienne employée de la billetterie. Après avoir aperçu la Dame blanche gantée de noir — signe, selon la légende, d’une mort prochaine —, l’employée aurait démissionné du jour au lendemain avant de décéder quelques mois plus tard.
Rappelons que, par le passé, l’abbaye a employé de nombreuses personnes. Au XXᵉ siècle, jusqu’à une trentaine d’entre elles travaillaient dans des bureaux aménagés au sein de l’édifice. Nombre d’employés auraient été victimes de pannes de voiture inexpliquées et d’accidents de la route aux abords du site. Habitué à travailler seul le soir, un comptable aurait rapporté avoir entendu, à plusieurs reprises, des bruits de pas et des portes claquant violemment à l’étage.
Lors de spectacles organisés dans l’enceinte de l’abbaye, des « chut ! » auraient souvent été entendus par le public. Ces murmures auraient cessé dès l’entrée en scène des artistes. Une comédienne ayant dormi dans la « chambre rouge » aurait déclaré avoir senti une présence tout près d’elle durant la nuit. Une présence similaire aurait été ressentie la nuit suivante par l’un de ses partenaires de scène qui, terrifié, aurait pris la fuite après avoir appelé à l’aide.
Parmi les autres pièces interdites au public, la « chambre rose » passe pour être hantée par des esprits facétieux. Une infirmière invitée à y dormir aurait vu sa grande cape, suspendue à un porte-manteau, se balancer sans interruption toute la nuit. Terrifiée et incapable de fermer l’œil, elle aurait quitté les lieux dès le lendemain matin.
De la fontaine Sainte-Catherine aux monstres de la forêt de Lyons
À Mortemer, les légendes ne se résument pas aux fantômes de l’abbaye. À quelques pas des anciens bâtiments monastiques, la fontaine Sainte-Catherine (fontaine aux vœux) attire depuis longtemps la gent féminine en quête d’amour. Selon la tradition, elle favoriserait les rencontres et promettrait un mariage dans l’année.
Ce pouvoir prêté à la fontaine ne doit rien au hasard, mais tout au culte de sainte Catherine d’Alexandrie, longtemps invoquée par les jeunes filles célibataires. Autrefois, celles qui atteignaient l’âge de vingt-cinq ans sans être mariées étaient d’ailleurs surnommées les « Catherinettes ». À Mortemer, l’eau de la fontaine permettrait à celles qui viennent y formuler un vœu de trouver un époux dans l’année.
Pour obtenir cette faveur, les catherinettes doivent jeter une pièce de monnaie dans la fontaine, ou une épingle à cheveux en formulant leur vœu. Au fil des années, plusieurs d’entre elles ont assuré que leur vœu s’était réalisé.
Mais toutes les légendes de Mortemer ne promettent pas le bonheur absolu sous l’œil complice d’un heureux élu… À quelques pas de la fontaine Sainte-Catherine, la forêt de Lyons abriterait d’autres créatures, moins bienveillantes. Pour preuve, cette histoire aussi étrange que tragique.
La Garache de Mortemer
Dans la nuit du 1ᵉʳ janvier 1884, Roger Saboureau, métayer de la région, braconne au cœur de la dense forêt de Lyons. Tandis qu’il avance dans l’obscurité, il se retrouve soudain nez à nez avec une louve gigantesque aux yeux jaunes, brillants dans la nuit.
Pris de panique, Roger Saboureau aurait tiré sur-le-champ. Mortellement touchée, la bête se serait effondrée dans les sous-bois. Le lendemain matin, revenu sur les lieux, il aurait découvert, à la place de l’animal, le corps sans vie de sa propre épouse. Selon la croyance populaire, la louve aurait en réalité été une Garrache, une femme ensorcelée, condamnée pour ses crimes à prendre la forme d’une créature terrifiante. Elle aurait ainsi erré dans les campagnes afin d’expier ses fautes.
Les cryptides de la forêt
Avec ses quelque 10 700 hectares, la forêt domaniale de Lyons, qui entoure l’abbaye de Mortemer, compte parmi les plus vastes massifs boisés de Normandie et occupe une place importante dans les légendes du domaine.







