À Amityville, sur Long Island, dans l'État de New York, une grande demeure de style colonial hollandais, construite en 1928, est devenue l'un des lieux les plus célèbres de l'histoire du paranormal.
Au 112 Ocean Avenue, six membres de la famille DeFeo sont assassinés aux premières heures du 13 novembre 1974. Un peu plus d'un an plus tard, les Lutz s'y installent. Moins d'un mois après, ils quittent précipitamment les lieux, en affirmant avoir été victimes de phénomènes inquiétants.
Leur histoire est racontée par Jay Anson dans son livre, ''Amityville Horror: A True Story'', publié en 1977, puis portée à l'écran en 1979 dans Amityville : La Maison du diable, réalisé par Stuart Rosenberg. Le succès du film donne naissance à plusieurs suites et à un remake sorti en 2005. Il inspire aussi de nombreuses productions indépendantes, souvent très éloignées de l'affaire originelle.
Mais derrière la légende, que reste-t-il des faits ?
Le massacre de la famille DeFeo
Avant de devenir le décor d'un phénomène de hantise, le 112 Ocean Avenue fut d'abord le théâtre d'un véritable drame familial. À l'époque, c'est une vaste maison au bord d'un canal, dans un quartier aisé. Avec sa piscine, son hangar à bateau et ses grandes fenêtres, elle offre l'image d'une résidence paisible et confortable.
Ronald DeFeo Sr., son épouse Louise et leurs cinq enfants y vivent en apparence sans histoire. Tout bascule aux premières heures du 13 novembre 1974. Le fils aîné, Ronald DeFeo Jr., surnommé « Butch », prend une carabine de calibre 35 et abat ses parents. Il tue aussi ses deux sœurs, Dawn, 18 ans, et Allison, 13 ans, puis ses deux jeunes frères, Marc et John.
Les sources ne s'accordent pas sur l'âge exact des deux garçons, qui avaient une dizaine d'années. Toutes les victimes sont retrouvées dans leurs lits. Le crime bouleverse Amityville, autant par sa violence que par les zones d'ombre qui l'entourent.
Après les meurtres, Ronald DeFeo Jr. fait disparaître l'arme et ses vêtements, puis se rend comme si de rien n'était à son travail, dans la concession automobile de son grand-père. Ce n'est que dans l'après-midi qu'il revient à Amityville et annonce à des amis que toute sa famille est morte. Il laisse d'abord entendre qu'un tueur de la mafia serait responsable. Mais les enquêteurs relèvent vite des incohérences dans son récit et, dès le lendemain, il finit par avouer.
Son procès s'ouvre à l'automne 1975. Son avocat, William Weber, plaide la folie. DeFeo affirme avoir entendu des voix et avoir agi pour se défendre, persuadé que sa famille voulait sa mort. Un psychiatre cité par l'accusation estime au contraire qu'il était conscient de ses actes. Les jurés ne retiennent pas l'irresponsabilité pénale : le 21 novembre 1975, Ronald DeFeo Jr. est reconnu coupable des six meurtres. Deux semaines plus tard, le 4 décembre, il est condamné à six peines consécutives de vingt-cinq ans à la perpétuité.
Au fil des années, DeFeo changera plusieurs fois de version. En 1986, il ira jusqu'à accuser sa sœur Dawn et sa mère. Il mourra en prison en 2021, sans avoir jamais été libéré.
Mais l'histoire du 112 Ocean Avenue ne s'arrête pas à cette affaire criminelle. Quelques mois plus tard, une nouvelle famille s'installe dans la maison, et avec elle commence une tout autre histoire.
Les Lutz au 112 Ocean Avenue
Malgré le passé tragique de la maison, George et Kathleen Lutz décident de l’acheter, séduits par son prix de 80 000 dollars, inférieur à sa valeur réelle, ainsi que par la présence d’une partie du mobilier des DeFeo, comprise dans la vente.
Le 18 décembre 1975, le couple y emménage avec les trois enfants de Kathleen, nés d'une précédente union : Daniel, Christopher et Melissa, surnommée Missy.
Selon le récit que George et Kathleen Lutz livreront par la suite, leur séjour tourne rapidement au cauchemar. Dès les premiers jours, ils disent ressentir une atmosphère oppressante et un froid tenace que le chauffage ne parvient pas à chasser. George raconte aussi se réveiller souvent vers 3 h 15, une heure que le couple associe à celle des meurtres. Aucun document judiciaire consulté ne confirme pourtant cette heure.
Les Lutz évoquent également des portes et des fenêtres qui s'ouvrent seules, des odeurs nauséabondes, des nuées de mouches et des bruits dont ils ne parviennent pas à identifier l'origine. Le livre y ajoutera des épisodes plus spectaculaires encore : des yeux rouges aperçus dans l'obscurité, d'étranges traces de sabots dans la neige ou une substance verdâtre qui aurait suinté des murs.
Le 14 janvier 1976 au matin, après vingt-huit jours passés dans la maison, les Lutz s'en vont en abandonnant derrière eux la plupart de leurs affaires.
Ce départ précipité ne marque pourtant pas la fin de l'histoire. Quelques mois plus tard, leur récit attire l'attention des médias, puis celle d'un auteur qui va en tirer un livre appelé à connaître un immense succès. 
Affiches & photos promotionnelles du film Amityville, la maison du diable (The Amithyville Horror) sorti en salles en 1979
Le livre qui a créé le mythe
Cet auteur, c'est Jay Anson. En septembre 1977, il publie The Amityville Horror: A True Story. Directement inspiré du témoignage des Lutz, le livre devient très vite un phénomène de librairie aux États-Unis.
Sous la plume d'Anson, ce témoignage prend une dimension de plus en plus angoissante. Au fil des pages, la maison s'impose comme un personnage à part entière, un lieu habité par une force obscure qui exerce son emprise sur ses occupants. Le récit rassemble la plupart des images qui marqueront la légende d'Amityville. Il nourrit aussi l'idée que la tragédie de 1974 serait restée inscrite dans la mémoire des murs.
En 1979, Stuart Rosenberg adapte cette histoire au cinéma avec Amityville : La Maison du diable, qui connaît rapidement un grand succès au box-office.
D'autres films, livres, documentaires et émissions suivront, jusqu'au remake de 2005, et feront d'Amityville l'une des maisons hantées les plus célèbres au monde. Au fil des adaptations, l'histoire s'éloigne pourtant de plus en plus du témoignage initial pour adopter les codes du cinéma fantastique.
La maison du diable, entre témoignages et controverses
Dès la publication du livre, plusieurs chercheurs et journalistes relèvent des écarts entre certains épisodes racontés et les faits vérifiables.
Le soupçon de canular s'intensifie en 1979, lorsque William Weber, l'ancien avocat de Ronald DeFeo Jr., prend la parole dans le magazine People. Il affirme que lui et les Lutz ont imaginé cette histoire d'horreur « autour de nombreuses bouteilles de vin ». Ses propos méritent toutefois d'être pris avec prudence, car Weber espérait lui-même tirer profit d'un livre sur l'affaire. Ses relations avec les Lutz se terminent d'ailleurs devant les tribunaux. Selon plusieurs sources, le juge fédéral Jack B. Weinstein rejette en septembre 1979 la plainte des Lutz, estimant que le livre relève en grande partie de la fiction.
L'un des détails les plus souvent contestés concerne les traces de sabots dans la neige. Les enquêteurs sceptiques Rick Moran et Peter Jordan affirment qu'aucune chute de neige n'avait été enregistrée à la date indiquée. Ces relevés n'ont cependant pas pu être consultés directement, et une donnée météorologique régionale ne suffit pas, à elle seule, à dire ce qu'il y avait ce jour-là dans le jardin. De leur côté, les voisins n'ont pas signalé d'événement inhabituel pendant le séjour des Lutz.
Même au sein de la famille, les souvenirs divergent. Devenu adulte, Christopher, l'un des enfants, juge les récits « exagérés au point de devenir de la fiction ». Il affirme pourtant avoir vécu des choses étranges dans la maison et refuse de parler d'un simple canular.
Entre procès, différends et déclarations contradictoires, la confusion n'a cessé de grandir. À ce jour, aucune preuve indépendante n'a permis d'établir que la maison était hantée ni que les phénomènes racontés par les Lutz s'étaient réellement produits.
Cette absence de preuves n'a pourtant pas mis fin à la fascination pour Amityville.
Amityville, une légende durable
Au fil des années, la maison du 112 Ocean Avenue a changé plusieurs fois de propriétaires. Lassés du défilé des curieux, James et Barbara Cromarty, qui l'achètent en 1977, obtiennent que son adresse devienne le 108 Ocean Avenue. Plus tard, la façade est repeinte et les célèbres fenêtres en quart de lune, transformées en regard inquiétant sur l'affiche du film, sont remplacées.
James Cromarty résumera d'ailleurs son expérience d'une formule sobre : rien d'étrange ne s'y est jamais produit, en dehors des visites de curieux attirés par le livre et le film. Pour beaucoup, la bâtisse reste pourtant « la maison du diable ».
L'affaire d'Amityville occupe une place à part dans la culture populaire. Elle associe un crime familial réel, particulièrement tragique, à un récit de hantise qui a connu un immense succès en librairie et au cinéma. Peu d'histoires ont autant brouillé les frontières entre fait divers, croyances, marketing, littérature et fiction.
Le meurtre de Ronald, Louise, Dawn, Allison, Marc et John DeFeo appartient à l'histoire criminelle américaine. Le récit des Lutz, lui, reste controversé, et aucune preuve concrète ne permet à ce jour de confirmer leur version des faits.
C'est sans doute ce contraste entre un massacre bien réel et des phénomènes jamais confirmés qui explique la longévité du mythe.
👁️ D’autres maisons ont leur légende. Mais que révèlent les faits lorsque l’on en pousse la porte ?







