Au XIXᵉ siècle, l’Europe et l’Amérique se passionnent pour le spiritisme. Tables tournantes et typtologie, ce langage mystérieux fait de coups frappés sur le plancher, censés traduire la voix des esprits, suscitent un vif intérêt parmi ses adeptes. Pourtant, reconstituer lettre après lettre ces messages finit par lasser les participants.
C’est alors qu’une invention vient révolutionner les séances : la planchette spirite. Ce simple objet de bois, d’abord discret, s’impose rapidement comme un pont entre les vivants et l’Au-delà. Mais il n’est qu’une première étape vers la création du Ouija, cet instrument fétiche des médiums. Depuis son avènement, celui-ci aurait dicté des œuvres entières, inspiré écrivains, journalistes et savants… tout en inquiétant les autorités, au point d’être parfois associé à des cas d’internement psychiatrique.
Simple jeu de salon breveté ou porte ouverte sur l’invisible ? Des premiers cercles spirites parisiens de 1853 à son entrée dans les foyers au cours des années 1920, quelle est la véritable histoire de la planche Ouija ?
Avant le Ouija, l’étrange histoire de la planchette spirite
Le 10 juin 1853, à Paris, Allan Kardec raconte qu’au cours d’une séance de spiritisme, un esprit aurait demandé à l’un des participants de fixer un crayon à une petite corbeille, puis de poser l’ensemble sur une feuille de papier. Les participants auraient ensuite placé le bout des doigts sur la corbeille. Celle-ci se serait alors mise en mouvement, permettant au crayon de coucher sur le papier ce message : « Ce que je vous dis là, je vous défends expressément de le dire à personne ; la première fois que j’écrirai, j’écrirai mieux. »
Cette expérience marque un tournant dans l’histoire des communications avec l’Au-delà. Jusqu’alors, les échanges reposaient sur les mouvements des tables ou sur la typtologie, cette méthode fastidieuse de coups frappés. Avec la corbeille à crayon, puis la planchette, les esprits obtiennent enfin un moyen d’écrire directement leurs messages.
Les origines obscures de la planchette et le mystère de son nom
Le terme « planchette » n’est autre que le diminutif de « planche ». Pourtant, son invention reste entourée de mystère. Une légende tardive l’attribue à un certain « Monsieur Planchette », spirite français dont le nom aurait été associé à l’objet… sans qu’aucune source fiable ne permette d’établir son existence.
Une autre version met en scène G. W. Cottrell, libraire à Boston au milieu du XIXᵉ siècle. Ce dernier commercialise la « Boston Planchette » et publie en 1868 Révélations sur le grand mystère moderne, où il affirme que l’objet aurait été conçu par des moines parisiens. Là encore, aucune preuve tangible ne vient étayer cette thèse.
Parallèlement, le docteur H. F. Gardner, figure influente du spiritisme américain, aurait joué un rôle clé dans l’introduction de la planchette aux États-Unis. Lors d’un séjour à Paris, il aurait découvert l’objet avant d’en rapporter un exemplaire à Boston, où celui-ci aurait commencé à circuler dans les milieux spirites.
À la fin du XIXᵉ siècle, la planchette traverse l’Atlantique et gagne le Royaume-Uni. À l'époque, elle ne comporte ni lettres ni chiffres. En forme de cœur, montée sur deux roulettes et équipée d’un crayon pointé vers le bas, elle permettrait aux esprits d’écrire des mots, ou même de faire des dessins sous l’influence des participants.
L’avènement du Ouija
À la fin du XIXᵉ siècle naît le Ouija, une planche ornée de lettres et de chiffres, sur laquelle glisse une tablette mobile guidée par les mains des participants. Ce dispositif, mis au point à Baltimore par un groupe d’entrepreneurs, parmi lesquels Charles W. Kennard et Elijah J. Bond, simplifie radicalement le décryptage des messages attribués à l’invisible. Contrairement à la planchette, dont le crayon trace parfois des caractères difficiles à interpréter, le Ouija permet d’obtenir des réponses plus claires et plus lisibles. Chaque lettre désignée par la tablette peut alors être relevée par les participants, qui reconstituent progressivement les mots et les phrases.
Qui a réellement inventé le Ouija ?
Le 25 avril 1890, lors d’une séance de spiritisme à Baltimore, Kennard, Bond et Helen Peters – médium et belle-sœur de ce dernier – demandent à la planche quel nom elle souhaite porter. La tablette épelle alors : O-U-I-J-A, avant d’ajouter que ce mot signifie « bonne chance ». Cette anecdote alimente la légende, mais les explications varient.
Certains y voient un mélange du « oui » français et du « ja » allemand, une hypothèse contestée par les historiens. Robert Murch, spécialiste du sujet, propose une autre piste : « Ouija » serait un hommage à Ouida, nom de plume d’une romancière dont le portrait ornait un médaillon porté par Helen Peters ce soir-là. Une théorie étayée par un article du Baltimore American en 1919.
Un succès ambigu
Le brevet américain, déposé en 1891, présente le Ouija non comme un outil spirite, mais comme « un jouet ou un jeu ». Pourtant, dès sa commercialisation, il est présenté comme une « planche parlante » capable de répondre à toutes les questions « avec une précision merveilleuse ». Ni tout à fait un jeu ni officiellement un moyen de communication avec l’invisible, le Ouija séduit précisément par cette ambiguïté.
À mesure que le Ouija gagne en popularité, sa fabrication et sa commercialisation passent entre de nouvelles mains. En 1898, William Fuld et son frère Isaac commencent à fabriquer le jeu. En 1919, William en rachète les droits et devient, aux yeux du grand public, « l’inventeur » du Ouija, alors qu’il n’en est ni le concepteur ni le titulaire du premier brevet.
Le Ouija, muse des écrivains
Le 8 juillet 1913, à Saint-Louis (Missouri), Pearl Lenore Curran, une femme sans formation littéraire, participe à une séance de Ouija. Un esprit se manifeste : il s’agit de Patience Worth, une Anglaise du XVIIᵉ siècle. Sous son influence, Pearl produit des poèmes, des récits et même des romans entiers à une vitesse stupéfiante. Les témoins, dont le journaliste Casper S. Yost, en sont si impressionnés que ce dernier publie en 1916 Patience Worth : un mystère psychique, puis, en 1917, La Triste Histoire, un roman historique acclamé par la critique pour son style et son vocabulaire d’une autre époque. Entre 1913 et 1937, Patience Worth aurait dicté sept ouvrages, ainsi que des nouvelles, des poèmes et des pièces de théâtre.
Pearl Curran n’est pas la seule à attribuer son inspiration au Ouija. Emily Grant Hutchings, journaliste et femme de lettres, affirme avoir reçu de l’esprit de Mark Twain son roman Jap Herron (1917), l’histoire d’un jeune garçon du Missouri qui transforme sa ville natale. Plus tard, le poète James Merrill s’appuie sur des messages obtenus via la planche pour écrire La Lumière changeante à Sandover (1982), une œuvre monumentale où des esprits l’avertissent des dangers pesant sur l’humanité – comme la menace nucléaire – tout en célébrant l’art, l’amour et l’éveil des consciences. Ce poème lui vaut, en 1983, le ''Prix du Cercle national des critiques littéraires américains''.
La Grande Guerre et l’essor du spiritisme
La Première Guerre mondiale et la grippe espagnole (1914-1920) font des millions de victimes en Europe. Face à ces drames, de nombreuses familles cherchent à dialoguer avec leurs défunts. Le spiritisme connaît un essor sans précédent, et le Ouija s’installe dans les foyers.
Même les prisonniers de guerre l’utilisent. Deux officiers britanniques, détenus dans l’Empire ottoman, fabriquent une planche de fortune et font croire à leurs gardiens qu’ils communiquent avec un esprit… alors qu’ils préparent en réalité leur évasion. C’est toutefois la période de la Première Guerre mondiale qui favorise l’essor commercial du Ouija.
En 1961, le magazine Fate révèle une histoire édifiante : celle de Kathryn « Kate » Drain Lawson, une Américaine installée à Paris pendant la Première Guerre mondiale. Entre 1917 et 1918, alors que la capitale française subit des bombardements et redoute une offensive allemande, Kate vit dans la maison de son père, le major James Drain, aux côtés de plusieurs officiers en mission. Avec eux, elle participe régulièrement à des séances de spiritisme autour d’un Ouija.
Lors de plusieurs séances, l’esprit de Monte Nicholls, un soldat américain tombé au combat, leur aurait livré des renseignements militaires d’une précision troublante. Dans la nuit de Noël 1917, il aurait notamment annoncé une offensive allemande. Quatre-vingt-quatre jours plus tard, le 18 mars 1918, les premiers tirs d’un canon allemand à longue portée frappent Paris. L’assaut général est lancé trois jours plus tard, le 21 mars. Le Ouija aurait même prévu l’arrivée d’avions ennemis vingt minutes avant les alertes officielles, permettant aux Parisiens d’éteindre les lumières et de tirer les rideaux à temps. Et l’histoire ne s’arrête pas là : les séances de Kate se seraient poursuivies pendant la Seconde Guerre mondiale.
Des personnalités célèbres y adhèrent. Arthur Conan Doyle, créateur de Sherlock Holmes, se tourne vers le spiritisme après la mort de son fils Kingsley, emporté par la grippe en 1918. Sir Oliver Lodge, physicien pionnier de la radio, bascule après la disparition de son fils Raymond, tué à Ypres en 1915. En France, Camille Flammarion et Gabriel Delanne étudient les moyens de communiquer avec l’Au-delà, Ouija en tête.
L’ère de l’« Ouijamania »
Après l’armistice, le Ouija conquiert le monde. Aux États-Unis, les ventes explosent : en 1920, le New York Times compare sa popularité à celle du chewing-gum.
Mais ce succès inquiète. Le 3 mars 1920, à El Cerrito (Californie), la police fait une descente dans une maison où se tiennent des séances régulières. Sept personnes sont arrêtées. Après examen psychiatrique, les trois hommes sont relâchés, mais quatre femmes sont internées. Leur état serait lié à un usage compulsif du Ouija.
En Europe, les craintes persistent. En Grande-Bretagne, des intellectuels mettent en garde contre ses effets sur la santé mentale. En France, des psychiatres emploient même l’expression « délire spirite » pour décrire les troubles liés au spiritisme.
De Parker Brothers à Hasbro, comment le Ouija est devenu une icône
Après la mort de William Fuld, en 1927, l’entreprise reste entre les mains de sa famille, qui continue à fabriquer le Ouija pendant près de quarante ans. En février 1966, Parker Brothers rachète la société dans le cadre de l’une des plus importantes acquisitions de son histoire. À cette époque, le succès du Ouija ne se dément pas : près de 400 000 planches sont vendues chaque année.
La marque est ensuite acquise par Tonka, en 1987, puis par Hasbro, en 1991. En 2026, elle appartient toujours à ce groupe américain, qui commercialise la version classique du jeu et accorde des licences pour des éditions spéciales et divers produits dérivés.
Le Ouija a traversé plus d’un siècle sans perdre son mystère. À la fois jeu de société et instrument emblématique du spiritisme, il est devenu une figure incontournable de la culture populaire. Mais derrière l’objet commercial, la même question perdure : lorsque la tablette se met en mouvement, quelle force la guide réellement ?
👁️ Au-delà du Ouija, d'autres objets ont eux aussi servi de pont entre notre monde et l'invisible.







