Le rêve prémonitoire collectif de 14-18 : quand l’autobus annonçait la mort

12 Jan 2026 | Articles

La plupart du temps, nos rêves disparaissent au matin, comme s’ils n’avaient jamais existé. Mais d'autres, plus rares, s'obstinent à hanter nos journées. Au fil des heures, ils se rappellent à nous, par bribes : une scène, un détail précis, une impression persistante. On cherche à savoir pourquoi ils s’accrochent ainsi à nous, à comprendre ce que ces visions cherchent à nous dévoiler, sans jamais réussir à les faire taire complètement.

En février 1916, la France est en guerre ; À Verdun, des dizaines de milliers de soldats français, tassés dans les tranchées, endurent le froid, la faim, un déluge d’obus et le supplice des gaz asphyxiants.

À quelques centaines de kilomètres de là, sur le front de l'Aisne, le soldat Braconnier écrit : « Ma chère Louise, cette nuit encore, le sommeil m’a trahi. J’ai fait un songe effrayant qui me poursuit depuis le réveil. Je me trouvais à Paris, à l'angle du boulevard Richard‑Lenoir, quand un autobus a surgi de la brume sans que je l’entende venir. Il a foncé sur moi avec une violence inouïe. J'ai été renversé, incapable du moindre geste pour m'écarter. Je me suis réveillé en sursaut, le cœur battant, avec le sentiment d'avoir été écrasé.

C’est étrange comme la peur prend ici les visages d’autrefois pour nous tourmenter. Même loin des obus, les cauchemars ne me laissent aucun répit. Je me demande parfois si mes nuits ne sont pas plus cruelles que les jours. Je t’embrasse tendrement, Jean »

Quelques temps plus tard, la réalité rattrape le cauchemar. Jean Braconnier est fauché par le souffle d'une explosion, sans avoir entendu venir la mort.

L’étrange rêve de l’autobus : une peur partagée sur le front

Ce songe de l’autobus lancé à pleine vitesse n’était pas l’apanage d’un seul homme. Au contraire, il circulait de bouche à oreille, au point de s’inscrire dans une croyance largement partagée à l’époque. Nombreux sont les poilus qui ont recueilli les confidences de camarades leur ayant avoué, quelques jours avant de tomber au combat, avoir rêvé d’un mystérieux autobus…

C’était, sur le front, le pire des présages.

On le retrouve évoqué dans de nombreuses lettres envoyées depuis le champ de bataille … Les témoignages concordent, mais surtout, ils coïncident avec les jours précédant le décès ou la blessure de leurs auteurs.

Aujourd’hui, ce présage reste en France, la prémonition collective la plus célèbre de l’histoire contemporaine, au point d'avoir brouillé les cartes entre la réalité historique et la fiction.

Pour preuve, l’anecdote selon laquelle Apollinaire aurait confié à sa fiancée un rêve prémonitoire d’autobus avant d’être blessé au crane, en 1916, ne figure nulle part dans sa correspondance. En réalité, cette légende est née à la fois d’une peur exprimée par l’auteur cette même année, et d’un vers tiré de l’un de ses poèmes.

Posté au Chemin des Dames en 1916, le sous-lieutenant Apollinaire évoque, dans une lettre adressée à sa fiancée Madeleine Pagès, sa plus grande obsession sur le front… Non pas celle d’un choc causé par un autobus, mais celle de son propre casque, qu’il décrit comme une véritable cible pour le feu ennemi.

Si Apollinaire redoute bien d’être touché à la tête, jamais un autobus ne vient s’ajouter à ses obsessions. L’amalgame vient en réalité d’une métaphore tirée de Zone, un poème écrit en 1913, où les « autobus mugissants » symbolisaient, sous sa plume, la vitesse du monde moderne.

Ceci explique cela, mais pourquoi ce symbole de l’autobus présent dans les récits des victimes comme des survivants de 14/18 ?

Comprendre le rêve de l’autobus, symbole de la Grande Guerre

Pourquoi un autobus ? L’explication est relativement simple.

Pendant la Grande Guerre, l’armée française avait réquisitionné en grand nombre les autobus parisiens pour acheminer les troupes vers la ligne de front. Ces véhicules civils devenaient, aux yeux des soldats, ceux qui les conduisaient inexorablement aux portes de l’enfer, vers la mort… à la manière de la barque de Charon, passeur des Enfers dans la mythologie grecque, chargé de faire traverser le Styx — ultime frontière entre le monde des vivants et celui des morts.

Lorsqu’un soldat confiait avoir rêvé de l'autobus, ses camarades le regardaient souvent comme un condamné en sursis. Et, fait troublant, dans bien des cas rapportés, ces hommes tombaient effectivement peu de temps après au combat.

Plus troublant encore, cette prémonition prenait parfois les couleurs du folklore régional… Dans certains témoignages, le rêve des soldats bretons ne mettait pas en scène un autobus, mais la Charrette de l’Ankou (Karrig an Ankou) — ce serviteur de la Mort qui, dans les légendes celtiques, parcourt les campagnes sur une charrette grinçante pour emporter les âmes des mourants. Une histoire parmi d’autres rapportée par le célèbre collecteur de légendes Anatole Le Braz.

Mais malgré tous ces témoignages, le mystère reste entier.

Rêve prémonitoire ou vue de l’esprit ?

Faut-il voir dans le « rêve de l’autobus » une véritable prémonition collective ou l’expression symbolique d’un traumatisme de guerre ?

Une autre hypothèse, plus psychologique cette fois, mérite d'être posée : celle de la réinterprétation rétrospective. Après la mort d’un frère d’armes, il est fréquent que les survivants se remémorent ses dernières paroles et y projettent, a posteriori, des signes annonciateurs qui n'étaient peut-être pas aussi évidents sur l'instant.

Face au deuil, l’esprit cherche à comprendre, quitte à modifier les souvenirs pour donner une signification à la mort.

Enfin, on ne peut ignorer l'effet de la peur elle-même. Le soldat hanté par ce cauchemar vivait dans la certitude d'une mort imminente. Cette angoisse pouvait altérer son comportement au feu : hésitations, panique ou fatalisme... autant de réactions susceptibles d’augmenter réellement ses risques d'être touché.

Dès lors, Jusqu’où le « rêve de l’autobus » agissait-il comme une prophétie autoréalisatrice ?

Les cauchemars ne meurent jamais...

Ce que la guerre laisse derrière elle

Si l’on ne saura sans doute jamais ce qu’était réellement le rêve de l’autobus, il est en revanche évident que ce phénomène révèle la puissance des croyances collectives. Il nous rappelle aussi qu’en temps de guerre, les cauchemars ne sont pas seulement des cauchemars : ce sont des signes.

Si les Poilus ont transformé les autobus parisiens en barques de Charon modernes, quels sont les symboles et les mythes que forgent les conflits actuels ?
Les guerres contemporaines, avec leur cortège de drones, de frappes à distance et de chaos numérique, engendrent-elles déjà leurs propres présages, encore invisibles aux yeux des historiens ?

En écoutant ces récits à la frontière du réel et de l’imaginaire, on comprend que l’Histoire ne s’écrit pas seulement avec des faits avérés.
Elle s’écrit aussi avec les rêves, les peurs, et les vieux fantômes qui hantent encore la mémoire des vivants.

👁️ Et si certains rêves n’étaient pas faits pour être oubliés, mais pour être transmis ?

Sources & références

Sources littéraires :

Fox, J.W. (1992)

  • Titre : "Art Imitates Life: Déjà Vu Experiences in Prose and Poetry"
  • Journal : British Journal of Psychiatry
  • Découverte : Plus de 20 descriptions littéraires cohérentes avec observations cliniques

Citation de Walter Scott (Guy Mannering, 1815)

"Pourquoi certaines scènes éveillent-elles des pensées qui appartiennent comme à des rêves de souvenirs précoces et vagues ? Est-ce les visions de notre sommeil qui flottent confusément dans notre mémoire ?"

Bases de données scientifiques consultées :

PubMed Central (PMC)

Frontiers in Neurology

Journal of Medical Case Reports

Cambridge University Press

Archives académiques universitaires :

  • Université St Andrews
  • Colorado State University
  • Université Grenoble Alpes

Résumé hiérarchique des sources par domaine : 

Fondation Historique : Boirac, Scott, Dickens, Freud

Sciences Contemporaines : Moulin, Cleary, Neppe

Cas Cliniques : Patient britannique (2014), Cas amantadine (2001)

Neuroanatomie : Recherches françaises (2012), St Andrews (2016)

Psychologie Expérimentale : Cleary's VR Studies, Moulin's Semantic Satiation

Histoire Paranormale : Lincoln, Twain, Nostradamus, Jeanne d'Arc, Autobus (1914-1918)

Littérature Académique : Fox (1992), Articles peer-reviewed multiples